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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 09:00

Deuxième partie

 

Les cages* à tigres du Vietnam

 

[* Elles feraient penser plutôt à des fosses qu'à des cages, voir photos]

 

 

Par Don Luce



Mon meilleur ami a été torturé à mort en 1970. Nguyen Ngoc Phuong était un homme gentil. Mais il haïssait la guerre et la destruction de son pays. Il fut arrêté par la police de Saïgon [aujourd'hui Hô-Chi-Minh-Ville]sponsorisée par les US, pendant l'une des nombreuses manifestations contre le gouvernement. Après trois jours d'interrogatoires et de tortures continuels, il est mort. "Il a été torturé par la police mais les américains étaient à côté et ont fait des suggestions", a dit l'un des hommes qui était en prison avec lui.



C'est peut-être la plus grande et la seule différence entre le Vietnam et Abu Ghraib. Au Vietnam, les US n'ont fait qu'enseigner et payer la police et l'armée de Saïgon pour faire respecter leurs ordres. À Abu Ghraib et en Irak, l'armée US pratique elle-même la torture. Il y a eu malgré tout de nombreux vietnamiens qui ont été torturés par les américains avant d'être renvoyés à leurs alliés de Saïgon et mis en prison. Les rapports sur de présumés Viet-Cong expulsés d'hélicoptères, de paysans attachés à des poteaux en plein soleil et de jeunes hommes emmenés pour être exécutés par des soldats américains sont bien documentés par des soldats et journalistes américains.



Les US ont payé les salaires des tortionnaires, leur ont enseigné de nouvelles méthodes et ont renvoyé les suspects à la police. Les autorités US étaient toutes au courant des tortures.



Les cages à tigre


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Reconstitution par un musée vietnamien des cages à tigre

 

 

En 1970, le président Nixon envoya au Vietnam une délégation de dix membres du Congrès pour étudier une pacification. Une partie de leur mission comportait une visite dans une prison du Vietnam du sud, seul moyen d'obtenir une autorisation pour visiter une prison du nord où étaient détenus des prisonniers de guerre américains.



Tom Harkin, alors assistant du groupe des membres du Congrès, convainquit deux des membres d'enquêter sur les histoires de torture dans les cages à tigre sur une île au large du Vietnam (les français les ont construites en 1939 pour la détention d'opposants politiques ; d'autres semblables en Guinée française devinrent célèbres avec le film "Papillon", avec Steve McQueen et Dustin Hoffman). Les membres du Congrès réquisitionnèrent un avion pour le trajet de 320 km vers l'île de Con Son. On me demanda de servir d'interprète en tant que spécialiste des prisons vietnamiennes. À l'époque je travaillais pour le Conseil Mondial des Églises.



En chemin, Frank Walton, conseiller pour les établissements pénitentiaires, décrivit Con Son comme "un camp de boy scouts récréatif". C'était, disait-il, "la plus grande prison du monde libre".



Nous avons découvert un paysage fort différent en arrivant à la prison. En nous servant des cartes dessinées par un ancien prisonnier des cages à tigre, nous avons dévié du circuit prévu en nous dépêchant d'emprunter un passage entre deux bâtiments de la prison. Nous avons trouvé une toute petite porte qui menait aux cages au cœur de la prison. Un garde à l'intérieur entendit de l'agitation dehors et ouvrit la porte. Nous entrâmes.



Le visage des prisonniers dans les cages restera gravé de manière indélébile dans mon esprit : celui de l'homme avec trois doigts coupés, de l'homme (proche de la mort) de la province de Quang Tri dont le crâne était ouvert ; et du moine bouddhiste qui parlait avec intensité de la répression des bouddhistes. Je me souviens clairement de la terrible puanteur venant des diarrhées et des plaies ouvertes occasionnées par les chaînes entaillant la chair des chevilles. "Donnez-moi de l'eau", mendiaient-ils. Ils nous pressaient de passer entre les cellules pour vérifier la santé des autres prisonniers et continuaient de réclamer de l'eau.



Les photos prises par Harkin, aujourd'hui sénateur de l'Iowa, furent publiées dans Life Magazine (le 17 juillet 1970). Le tollé international qui suivit entraîna le transfert des 180 hommes et des 300 femmes. Certains furent envoyés dans d'autres prisons. Et d'autres vers des instituts psychiatriques.

 


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Les cages une fois démontées

 

Grace Paley décrivit dans son livre de 1988 la vie en prison de l'une des 300 femmes incarcérées dans les cages à tigre :

En prison, Thieu Thi Tao fut frappée sur la tête avec une matraque. Sa tête était bloquée entre deux barres d'acier. On lui faisait avaler de l'eau de force. Elle était suspendue au-dessus du sol. Ensuite, le 20 novembre 1968, elle fut transférée au quartier général de la police nationale. Un prêtre catholique vietnamien, le Père Chan Tin, qui plaida pour qu'on s'intéresse à sa cause, écrivit qu'elle fut "de nouveau battue et soumise à un choc électrique. Elle devenait folle. Elle fut incapable de dormir pendant quinze jours, se prenait pour un chien bichonné qui ne pouvait manger que du pain et du lait. Comme on ne lui en donna pas, elle refusa de manger et devint si faible qu'elle ne pouvait plus parler. Quand le vent soufflait elle voulait s'envoler."

 

Fin 1969, Tao fut transférée dans les cages à tigre de Con Son. Elle y resta pendant un an et fut emmenée ensuite à l'asile de Bien Hoa. Pendant plusieurs jours on la pendit à un crochet. Sa moelle épinière fut endommagée par cette torture et elle porte toujours une minerve.


"Vous nous avez sauvé la vie", écrivit plus tard Tao. "Je me souviens toujours de vos bizarres voix étrangères quand vous êtes arrivés. Dans les cages, nous nous demandions quels nouveaux outrages on allait nous faire subir. Mais un étranger (moi) qui parlait vietnamien avec un fort accent nous a dit que c'était une enquête du Congrès américain. Nous avions prié pour ce genre de chose et avons saisi l'occasion de parler des tortures. Nous avons réclamé à boire et à manger. Nous étions en train de mourir, vous savez."


Tao était alors une étudiante de 16 ans. Elle avait été mise dans une cage parce qu'elle ne voulait pas saluer le drapeau. Elle était obstinée, disait le directeur de prison de l'époque. La plus ancienne prisonnière des cages était Ba Sau. Elle était aveugle à cause de la soude caustique qu'on jetait sur les prisonniers comme mesure disciplinaire. "J'étais communiste", dit-elle. "Mais les autres n'étaient que des étudiants qui manifestaient, des bouddhistes et des écrivains".

 


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Le bâtiment de la prison

 

 

Aujourd'hui, derrière les cages de 2,70 x 1,50 m se trouve un cimetière avec les 20.000 personnes qui sont mortes dans la prison de Con Son. La plupart des tombes sont anonymes. Les prisonniers de Con Son n'avaient même pas de numéro. Quand les survivants reviennent, ils apportent des fleurs, prient et chantent doucement les chansons qu'ils chuchotaient 35 ans auparavant dans les cages.



Peu après l'article dans Life, le membre du Congrès Philip Crane visita Con Son et déclara "les cages à tigre sont plus propres que les maisons des vietnamiens." Il n'a pu comprendre ensuite pourquoi les journaux vietnamiens les plus pro-américains le condamnèrent fortement en laissant même entendre que ses remarques étaient racistes.



Comme pour les événements contemporains en Irak et la dénommée guerre au terrorisme, le département de la marine passa en 1971 un contrat à une société pour construire de nouvelles cages encore plus petites que les précédentes. L'argent des nouvelles cages provenait du programme américain Des vivres pour la paix. Ironiquement, une partie du consortium de construction est aujourd'hui le sous-traitant d'Halliburton qui a construit les "cellules d'isolement" de Guantánamo à Cuba pour la détention des suspects afghans et irakiens.



Politique américaine au Vietnam et en Irak



La torture faisait certainement partie intégrante de la politique américaine pendant la guerre du Vietnam. Nous l'avons financé avec notre programme de "Sécurité Publique". Nos conseillers ont enseigné de "meilleures méthodes" et étaient souvent présents pour aider en faisant des suggestions pendant les séances de torture. Mais la politique générale était que nos soldats renvoient leurs prisonniers se faire torturer par la police vietnamienne. Comme pour les décideurs politiques en Irak, les US ont développé un argumentaire déclarant que ceux que nous avons fait prisonniers ne ressortissaient pas de la convention de Genève ( les autorités américaines ont stipulé qu'ils étaient tous "prisonniers de guerre").



Où sont-ils maintenant ?


Pendant 35 ans j'ai suivi la vie des prisonniers des cages à tigre toujours en vie. Beaucoup vont très bien. Loi dirige une entreprise de broderie. Tao est ingénieur agricole et s'occupe d'un élevage de crevettes. Lap a un poste important dans un bureau de tourisme. Tan dirige une affaire de décoration d'intérieur et Thieu est un avocat renommé. Ils nous rappellent que les gens emprisonnés pour raison politique durant la guerre sont le plus souvent les leaders du pays après-guerre. Ceux qui sont passés par les cages à tigre montrent aussi un attachement particulier aux américains qui ont œuvré si dur pour leur liberté.



Note finale :


"J'ai lu les livres de survivants d'Auschwitz et de Dachau", m'a dit l'un des anciens détenus des cages à tigre. "Ils sont comme nous. Chacun d'eux garde un souvenir spécial de celui qui était là pour eux à un moment crucial. Celui qui a offert une croûte de pain ou quelques gouttes d'eau. Les moments de gentillesse laissent une marque indélébile dans le cœur. Nous ne risquons pas d'oublier M. Harkin et son groupe."

 

Source

Traduit par Hélios

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Published by Hélios - dans société

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